« Le travail est la solution », un essai stimulant sur la valeur travail

Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution, Hermann, juin 2025.
C’est un titre en forme de slogan qu’ont choisi Bertrand Martinot (économiste et consultant RH, ancien conseiller social de l’Élysée) et Franck Morel (avocat et ancien conseiller du Premier ministre Édouard Philippe) pour leur ouvrage consacré au monde du travail, paru en juin 2025 aux éditions Hermann. Réalisé avec le soutien de l’Institut Montaigne, l’ouvrage entend explorer les leviers d’action pour réconcilier le travail et les travailleurs. Il intervient dans un moment où la « valeur travail » revient au premier plan du débat public, portée par l’explosion de la dette publique et des réformes qu’elle appelle (en particulier sur la protection sociale dont le système de retraite), les interrogations sur le temps de travail et les bouleversements liés à l’intelligence artificielle.
L’ouvrage s’articule en trois grandes parties et comporte au total vingt-cinq chapitres.
Le travail au prisme de ses multiples dimensions
La première partie, à portée générale, resitue la notion de travail dans différents champs d’analyse : sociologique, économique, technologique et managérial. Le constat est clair : il est plus que jamais nécessaire de continuer à travailler, mais le rapport du travailleur au travail s’est distendu. Une défiance s’est installée, qui peut parfois se muer en souffrance.
En effet, alors que le niveau d’engagement des travailleurs, y compris des salariés, reste globalement élevé et que les conditions de travail physique se sont améliorées au cours des dernières décennies, les auteurs se risquent au pronostic d’une progression continue de la fragilité des travailleurs, résultante du développement des troubles psychiques dont les sources sont multi-factorielles. Cela se traduit notamment par un malaise dans le management de proximité et par une crise du sens, que les démarches de « marque employeur » ne parviennent généralement pas à compenser[1]. Les auteurs décrivent un désajustement croissant entre les attentes des travailleurs et la réalité de leurs conditions d’exercice, désajustement qui alimente frustrations et désengagement et un sentiment général que « le compte n’y est pas ».
Revalorisation du travail : les causes d’un échec
La deuxième partie propose une analyse détaillée des facteurs qui n’ont pas permis de revaloriser le travail. Elle revient sur la réduction du temps de travail, pensée comme une libération plutôt que comme un vecteur d’épanouissement, mais aussi sur la fiscalité, l’opposition entre capital et travail ; et le fonctionnement même du système social.
Les auteurs insistent notamment sur la manière dont les risques professionnels sont abordés : davantage sous l’angle de la réparation que de la prévention. Ils soulignent aussi la faiblesse de la négociation collective, conséquence à la fois de la faible représentation syndicale et d’un encadrement légal trop rigide.
Les dispositifs de formation et de reconversion apparaissent inadaptés : dans une économie où les trajectoires professionnelles sont de plus en plus discontinues, les statuts d’activité et les outils existants (comme le compte personnel de formation) montrent rapidement leurs limites.
Des propositions pour réconcilier le travail et les travailleurs
La troisième partie répond directement à ce diagnostic en avançant des mesures concrètes. La première d’entre elles concerne le temps de travail, dont il s’agit d’augmenter le volume global, en agissant à la fois sur les heures supplémentaires, le temps partiel subi, l’âge effectif de départ à la retraite, et l’effet signal qu’il a sur l’emploi des seniors (on se rappelle la « garantie démission » de la retraite à 60 ans).
En lien avec la soutenabilité du système social, les auteurs proposent l’introduction d’un pilier de capitalisation pour les retraites, et une réorganisation des cotisations sociales pour réduire le coût du travail. Sur le salaire minimum, ils plaident pour une réforme en profondeur afin de sortir de la « trappe à bas salaires » et redonner une progressivité incitative aux rémunérations.
Ils proposent des mesures originales pour renforcer le dialogue social et encourager la représentation syndicale comme l’idée de développer un syndicalisme de service à l’image de ce qui se pratique dans certains pays nordiques en réservant certains avantages aux seuls adhérents des syndicats signataires d’accords collectifs.
Enfin les auteurs promeuvent la possibilité de s’extraire du travail salarié pour des activités indépendantes bénéficiant d’une meilleure protection sociale et d’un traitement de la santé au travail sous l’angle de la prévention et de la protection, et plus uniquement de la réparation d’un préjudice subi.
Une contribution stimulante
Cet ouvrage, par le champ qu’il embrasse, est ambitieux. Agréable à lire et documenté, il offre une analyse précise et synthétique de sujets complexes, tout en les nourrissant de l’expérience concrète des auteurs. Pour beaucoup de thèmes, on ressent une prise directe avec le réel, transformée en propositions de portée générale.
Au-delà des dimensions économiques (retraite à 60 ans, trappe du SMIC et des allègements de charge, etc.) traitées de manière claire et accessible, y compris pour des non-spécialistes de l’économie ou des finances publiques, le lecteur appréciera l’analyse des différentes dimensions du rapport au travail (financière, satisfaction, santé, etc.) qui donne une vision d’ensemble et sort des caricatures répandues. Une autre thématique traitée de manière particulièrement instructive est celle du dialogue social. L’analyse de son champ réel et de la manière dont il est coincé, entre le politique méfiant des partenaires sociaux et le juge que les différentes sources de droit rendent interventionniste, est particulièrement convaincante. Les mesures proposées pour le libérer sont audacieuses et méritent réflexion. Au global, la troisième partie consacrée aux mesures est une matière à réflexion utile. Les mesures proposées, d’orientation libérale, ne sont pas caricaturales et ont le mérite d’être concrètes. Les auteurs évitent l’écueil des incantations.
Au sujet des mesures de la troisième partie, on peut toutefois regretter que certaines d’entre elles ne soient pas davantage détaillées, chiffrées et évaluées dans leurs impacts, leurs potentielles rétroactions, etc.
Enfin, l’ouvrage laisse en arrière-plan les approches historiques, sociologiques et philosophiques du rapport au travail, pourtant essentielles pour saisir la profondeur de la crise du sens. Évidemment elles dépassent le périmètre de cet ouvrage et on peut opposer à cette critique que qui trop embrasse mal étreint. Néanmoins, elles constituent, à notre sens, une partie cruciale du problème qu’il convient de résoudre pour réconcilier réellement le travail et les travailleurs[2].
Au total, Le travail est la solution constitue une porte d’entrée précieuse pour qui s’intéresse aux débats contemporains sur le travail et ses transformations. Sans prétendre épuiser le sujet, l’ouvrage pose clairement les termes de la discussion et propose un ensemble de réformes qui nourriront sans nul doute les débats publics d’ici les prochains scrutins nationaux.
[1] Au sujet de la crise du sens, il est à noter qu’elle ne concerne pas que le monde du travail et coïncide à un désengagement massif des associations, partis politiques et globalement de l’engagement marqué par une responsabilité s’inscrivant dans la durée.
[2] À cet égard, il est intéressant de noter que, dans ce qui est un des ouvrages de philosophie remarqués de l’année écoulée – Axel Honnet, Le souverain laborieux, Gallimard, septembre 2024 – le travail est considéré comme ce qui empêche l’individu de se projeter dans l’activité démocratique. L’auteur en conçoit la proposition de repenser l’organisation du travail pour que chacun dispose de l’aisance matérielle et d’esprit pour prendre part à la démocratie.
